En mai 2026, Marie-Eve et Fanny ont participé à l'édition 2026 de l'Université féministe d'été à l'Université Laval. L'expérience fût grandement enrichissante et formatrice. Elles souhaitent partager avec les membres de la TCMFCQ, parmi les nombreuses conférences offertes, deux coups de coeur.
Introduction
L’Université féministe d’été 2026 était sous le thème « Justice migratoire et territoriale : se solidariser pour les corésistances féministes ». La programmation nous a permis de nous sensibiliser aux mouvements migratoires et territoriaux à partir des approches féministes intersectionnelles. Il a été question des diverses interconnexions entre les injustices migratoires (et territoriales) et les multiples crises (sociales, politiques, économiques, environnementales, climatiques et géopolitiques) qui dessinent les processus de migration, les mobilités humaines et les rapports aux territoires d’aujourd’hui.
Nous vous partageons deux coups de cœur. Vous trouverez ci-bas un résumé de la conférence « Dirty care et violence environnementale » de Laurie Gagnon-Bouchard, suivi d’un lien pour un balado très intéressant à écouter.
Coup de coeur 1 - Conférence
Voici un résumé de la présentation « Dirty care et violence environnementale : le cas de Rouyn-Noranda » (thèse doctorale) par Laurie Gagnon-Bouchard, doctorante à l’École d’études politiques à l’Université d’Ottawa.
Laurie Gagnon-Bouchard met de l’avant le Dirty care afin de compléter les éthiques féministes qui parlent du Care environnementale. Son postulat est que le Care environnementale n’est pas complet et devrait être complété avec le Dirty care environnementale pour rendre de manière le plus juste possible l’expérience des femmes et des mobilisations citoyennes dans le cadre des injustices environnementales.
Quelques concepts abordés
La justice environnementale est la revendication du « droit à un environnement sain exempt de discrimination sur la base de l’appartenance à un groupe social ». Les mouvements écologiques et citoyennes émergent dans les années 70-80 (aux États-Unis), quand la population prend conscience que les emplacements des industries polluantes et les sites de décharge de déchets toxiques sont souvent choisi dans des communautés racisées. Ceci a des effets concrets sur la santé des personnes qui vivent à proximité de ces lieux. C’est pour cette raison que le mouvement pour la justice environnemental a été développé et supporté principalement par les communautés autochtones et afrodescendantes, ainsi que par les femmes.
Le droit à la justice environnementale a été reconnu par l’ONU en 2022 et inscrit dans la loi canadienne sur la protection de l’environnement en 2023. Au Canada[1], les injustices environnementales affectent surtout les communautés autochtones[2] et les quartiers ouvriers.
Plus près de nous, nous pouvons nous demander qui est touché par la pollution[3]? Qui a accès aux espaces verts, aux parcs provinciaux? Qui a accès une canopée adéquate pour éviter les îlots de chaleur? Etc.
Le care désigne « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer « notre » monde, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie. » (Tronto 2009 [1993], p. 144).
Selon Greta Gaard (2017), les femmes représentent 90 % des membres des mouvements pour la justice environnementale aux États-Unis. Près de nous, nous pouvons aussi constater que ce sont surtout les femmes, les mères[4], qui sont mobilisées. Nous pouvons penser aux femmes autochtones qui « sont souvent dans celles qui se mobilisent le plus » et au mouvement Mères au front.
La perspective du care démontre notre interdépendance, que ce soit aux autres, mais aussi à l’environnement dont nous dépendons pour vivre des vies viables.
Pour la perspective écoféministe il existe des liens entre la domination et l’exploitation des femmes et la domination et l’exploitation de la nature.
Philosophie de la violence et dirty care (Elsa Dorlin)
« Dorlin développe une phénoménologie de la proie qui expose la dimension contrainte de l’attention aux autres et au monde que développent les personnes appartenant à des groupes ciblés par les violences sociales (sexuelles, raciales, coloniales). Si les femmes sont souvent attentives aux autres et au monde, c’est pour éviter les violences qui les guettent. L’expérience et la menace de la violence sexuelle et genrée engendrent alors un dirty care. Un soin sale qui implique de décentrer son attention de soi en le tournant vers le monde pour mieux venir voir les menaces. » (Dorlin, 2017, page 163).
Tableau comparatif du Care et du Dirty care

Son hypothèse de recherche
« Le care dans les cas d’injustice environnementale n’est pas seulement le fruit d’une responsabilité, d’une empathie ou d’une volonté de se rapporter à la nature autrement que dans le rapport dualiste. Il s’agit aussi, et même peut-
être avant tout, de se protéger d’une menace liée à l’environnement - les risques liés aux contaminants dans l’air, sur les terrains, dans les cours d’eau – provoquant la contamination du monde vécu et l’altération des corps. ».[5]
Le cas de l’injustice environnementale liée à l’arsenic à Rouyn-Noranda
Selon Rachel Carson, « l’arsenic est un métalloïde fortement toxique, la première des substances carcinogènes reconnues, qui a été découverte il y a deux siècles » (Carson, 1962, page 59).
À Rouyn-Noranda, la présence d’arsenic dans l’air ambiant était de 1041 ng/m3 en 2000. Elle était de 45 ng/m3 en 2023. Le gouvernement demande que son niveau soit abaissé à 15 ng/m3 pour 2030, alors que la norme québécoise est présentement de 3 ng/m3.
Dimensions de l’expérience de l’injustice environnementale
Voici des éléments ressortis de ses entretiens en lien avec sa recherche. Les gens mobilisés vivent :
- Un choc quand ils apprennent la situation d’injustice environnementale;
- Une nouvelle vision de la réalité, « manière de comprendre et vivre le monde différent »;
- Une transformation au niveau affectif (ex. : sentiment de « dégoût » en lien avec l’identité minière de la ville alors qu’il avait un sentiment d’amour profond; sentiment de trahison);
- Un rapport au temps fracturé : retour dans le passé (ex. : analyse les problèmes de santé de leurs proches) et un saut dans le futur (ex. : la santé future de leurs enfants, s’en voudront-ils d’être restés), il est extrêmement difficile de prouver le lien entre l’état de santé d’une personne et une situation d’injustice environnementale (« il y a toujours ce doute-là qui reste »);
- Une transformation politique lorsque les personnes pensaient se faire protéger par le gouvernement, elles se rendre compte qu’elles subissent les impacts du capitalisme, que leur santé et celle de leur famille ne compte pas autant que les profits de la compagnie;
- Une perte de naïveté qui va engendrer beaucoup de méfiance face au monde politique (ex. : surveillance des décisions politiques, présence importante dans les conseils municipaux).
Son tableau synthèse des dimensions du care (positif) et du dirty care (soins contraints par l’injustice environnementale)

« Lorsque le care devient défensif et que la protection institutionnelle échoue, la lutte devient une question de dignité. »
[1] Pour lire un exemple au Canada, nous vous invitons à lire sur la réalité vécue par la communauté d’Africville : https://droitsdelapersonne.ca/histoire/lhistoire-dafricville
[2] Bien que les communautés autochtones soient celles qui ont majoritairement vécu des injustices sociales au Canada, on en a très peu entendu parler dû à leur invisibilité dans les milieux médiatiques et politiques.
[3] Un exemple récent : les personnes vivant près d’une station-service sont exposées à un risque de cancer accru : https://www.lapresse.ca/actualites/sante/2026-05-02/cancers-chez-les-enfants/vivre-a-proximite-des-stations-service-serait-un-facteur-de-risque.php
[4] Les femmes amènent leur rôle de mère dans la sphère publique et politique. Pour en connaitre davantage à ce sujet, voici une référence : « Des bonnes femmes hystériques : mobilisations environnementales populaires féminines » de Celene Krauss (1993).
[5] Laurie Gagnon-Bouchard croit que la conception de Dorlin peut être étendu aux violences environnementales.
Coup de coeur 2 - Référence
Livre audio de Magalie Lefebvre « Ni comme ma mère, ni comme mon père : Chronique d'une femme biraciale farouche | OHdio | Radio-Canada » en format balado (durée : 6 h 05)
Résumé du livre
Entre racisme et fétichisation, les femmes biraciales naviguent dans un monde qui peine à les reconnaître. Pas assez blanches pour les personnes blanches, pas assez noires pour les personnes noires, elles sont familières avec le déni de leur identité. Malgré tout, elles ont un objectif commun : s’affirmer et s’émanciper. À travers les témoignages de quatre femmes, cet ouvrage démystifie l’ambiguïté raciale et met en lumière des stratégies puissantes d’affirmation de soi. | Résumé adapté à partir de celui de la maison d’édition.
Publié en 2023 | Hurlantes éditrices | 224 pages | Adulte
Lauréat du Prix Radio-Canada Caroline-Dawson 2024